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Rabais À coup de plume
Sylvie Cousineau

Pardonner le suicide

Par Josée Durocher

J’avais dix-huit ans et je ne connaissais rien d’autre de la vie que les épreuves que j’y avais vécues.  Pourtant, j’aspirais à vivre ma jeunesse comme tous les autres de mon âge. Néanmoins, ce n’est pas arrivé… ce n’est jamais arrivé. Parlons suicide!

Étant autiste Asperger, j’ai souffert, oui, et souvent plus qu’à mon tour car je ne comprenais pas toutes ces émotions envahissantes ni comment m’y prendre pour les gérer.

La vie m’aura appris à souffrir, à grandir dans la souffrance et à devenir forte même si je suis vulnérable la plupart du temps.  La mort, quant à elle, m’aura appris à vivre son inévitable coup de couperet et plus souvent qu’autrement, par la surprise de sa venue.

J’avais vu des gens partir pour le grand voyage mais je m’y faisais tant bien que mal puisqu’ils étaient âgés et avaient eu, selon leurs dires, de très belles vies. J’étais des plus pragmatiques, si vous voulez tout savoir. Mais ce soir-là, rien ne m’avait préparée au départ le plus violent qui soit :  celui de mon père.

On m’a d’abord menti afin de préserver mon innocence et j’en ai beaucoup voulu à ceux qui l’avaient fait puisque, lorsque la vérité a été révélée au grand jour au sujet de la mort de mon père, j’ai revécu un deuil épouvantable huit ans après sa mort. En effet, nous avions eu une prise de bec avant qu’il ne s’enlève la vie.

J’étais tellement en colère contre ces gens-là!  Cela m’a pris énormément de temps pour arriver à leur pardonner.  J’étais en colère contre mon père aussi.  Comment avait-il pu me laisser tomber ainsi? Jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’était lui-même laissé tomber.

Je n’ai rien eu vraiment de lui d’un point de vue matériel si ce n’est une bague et une vieille montre.  Je les chérirai jusqu’à la fin, incapable que je suis de m’en départir.  Ces deux objets sont si précieux à mes yeux!

Quand j’ai besoin de réconfort, je les prends dans un coffre et je les manipule. Cela me fait un bien fou!

Mon père, comme le père de la plupart des filles, était mon premier amour. Je le trouvais beau, intelligent, drôle, vif d’esprit.  Comment a-t-il pu se faire tant de mal au point que la vie elle-même ne pouvait plus l’accompagner?

Je l’ai pleuré souvent dans ma vie.  Chaque moment triste était un prétexte pour verser des larmes le concernant et chaque moment heureux me rappelait qu’il n’était plus là.  J’ignore si c’est parce que je suis Asperger mais les émotions m’habitent longtemps après les événements qui les ont occasionnées.  Elles sont intenses aussi!

Depuis quelques années pourtant, je m’adresse à lui et je lui parle dans les moments où plus rien ne va.  Je l’intègre à ma vie comme je le peux.  Vous allez trouver que je suis peut-être un peu folle mais ça m’aide beaucoup de le faire.

Je n’ai aucune relation interpersonnelle qui peut garder son souvenir vivant en moi.  Mais j’ai un fils qui lui ressemble beaucoup dans ses mimiques et même physiquement, quelquefois.

Je suis restée accrochée à ma colère pendant de nombreuses années.  Je croyais que c’était impossible pour moi d’accepter le geste qu’il avait posé.  S’enlever la vie ainsi, ce n’est pas rien! C’est que je confondais le fait d’accepter et le fait de cautionner.  C’était si mêlé dans ma tête!

Puis, un jour, récemment, j’ai moi-même sombré dans une dépression si profonde que j’ai pensé au pire et le pire est presqu’arrivé.  J’ai compris, ce faisant, énormément de choses sur le départ de mon père et sa souffrance si puissante qu’il ne pouvait, dans son esprit, faire autrement que de partir.

Je n’ai, depuis ce jour, plus jamais pensé à lui en termes de lâcheté.  Je pense à lui non pas avec courage mais avec résolution.  Mon père, il souffrait.  Et j’ai dû accepter sa souffrance pour accepter sa mort.

Moi, j’ai promis à mon fils que jamais je ne le ferais souffrir comme j’ai souffert à la mort de mon père.  Cela m’a sauvé la vie, littéralement!

Quand je pense à lui, à mon père, j’espère qu’il a su trouver la paix, sa paix, celle-là même qui lui faisait tant défaut.  J’ai cinquante ans, papa, et je ne t’oublie pas.

Je sais que mon cœur a su pardonner son suicide beaucoup par la présence de mon fils qui lui ressemble tant dans son humour.  La vie a ainsi trouvé un chemin pour poursuivre sa lancée…

Et vous?  Avez-vous perdu un être cher par suicide?  Comment vivez-vous ce départ?

 

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