Tough love

Par Josée Durocher

C’est en discutant avec une amie – il y a des discussions pires que d’autres – que j’apprends avec stupéfaction qu’elle a dû réanimer une personne qui lui est chère pour cause d’arrêt cardio-respiratoire pour faire suite à une surdose de Fentanyl.

Du coup, plusieurs images me sont venues en tête et pas les plus belles si vous voulez tout savoir! J’ai entendu et deviné toute la détresse qu’elle a pu ressentir lorsque cela est arrivé et je me suis rendu compte que, tout le long de son récit, je me pinçais, un peu comme pour me prouver que j’entendais véritablement tout ce qu’elle me racontait.

« Je ne t’ai pas mis au monde pour te voir mourir! », est une phrase à laquelle j’ai pensé un jour. Elle, elle l’a criée de toutes ses forces et de toute sa peur pendant qu’elle faisait un massage cardiaque à son propre fils.

Le sentiment d’impuissance que nous pouvons ressentir à l’heure où un proche n’écoute que la drogue, parce qu’il n’y a de place que pour elle dans sa vie, est tel qu’on pense souvent baisser les bras.

« Tough love! », diront certains en tentant de nous convaincre de nous détacher du problème et de la personne aux prises avec une dépendance. Mais, pour avoir vécu un bref, mais très intense, échantillonnage de vie en co-dépendance, je peux vous affirmer que c’est contre nature pour un parent de se « désintéresser » de son enfant, et ce, peu importe l’âge de notre progéniture.

J’avais beaucoup de peine ce soir en entendant mon amie me parler de son fils. Et, sincèrement, je me suis mouillé les joues après avoir raccroché le combiné de téléphone. J’ai repensé à mon fils qui enfilait joint par-dessus joint – des « mausus » de gros joints – du lever au coucher. J’ai repensé à ses cinq tentatives de suicide. Je suis même remontée plus loin encore dans mes souvenirs…

Je me suis souvenu de la fois, lorsque j’avais sept ans à peine, où mon père avait fait une tentative de suicide. Lorsque mon amie me décrivait l’état de son fils qui ne respirait plus, c’était comme si elle me décrivait mon père qui avait cessé de respirer lui aussi.

« Tough love! », répèteront les gens qui nous entourent. Et ils n’ont pas tout à fait tort! Mettre un enfant à la porte pour lui ouvrir les yeux sur tout ce qu’il est en train de gâcher est un geste d’amour extrême, si vous saviez!

Mais savoir son enfant à la rue, sursauter quand le téléphone sonne, car on ne sait jamais ce que nous annoncera la voix à l’autre bout du fil et avoir peur, avoir si peur que la mort frappe, nous met les nerfs en boule en un rien de temps.

Alors, à mon amie, je dis ceci : « Sois forte ma chum. Je sais que ça prend tout l’amour du monde pour aimer à un point tel qu’on doit être forte pour deux. Pour nous, pour tenir le coup et pour notre enfant, pour être ce phare qui éclaire dans les mots qu’on lui a dits avant qu’il ne parte. 

C’est par amour qu’on met nos enfants à la porte. C’est du “tough love” et c’est par amour qu’on s’endort en braillant parce qu’on les sait perdus dans les filets des drogues. C’est par amour qu’on se retire pour garder nos forces parce qu’on a la job de nous aimer nous aussi. “Tough love”, ce n’est pas toujours facile d’être parent quand on les voit grands à se détruire et quand on se souvient qu’ils étaient si petits dans nos bras lovés tout contre nous. »

Pour ma part, à la cinquième tentative de suicide de mon fils, je n’ai même pas eu la force de l’accompagner à l’hôpital. J’ai été jugée pour ça. Mais dans quel monde vit-on?

J’ai été jugée sans qu’on me connaisse et j’ai été jugée par des professionnels de la santé qui trouvaient épouvantable que moi, sa mère, je n’aie pas été à ses côtés. Ils n’ont pas compris que j’étais là depuis plus de vingt ans, très près, à veiller sur lui toujours, mais que j’étais épuisée.

On ne dort plus, on respire presque plus s’attendant au pire tout le temps… on ne vit plus ou on ne vit que pour eux, nos enfants. Car eux, nos enfants, ils sont déconnectés de la vie, de leurs vies.

Alors je dis « tough love » moi aussi, même si j’ai résisté très longtemps en pensant qu’aimer était de tout sacrifier parce que mon fils avait fait le choix de se droguer un jour et qu’il s’était fait prendre dans l’enfer de l’accoutumance.

Ce n’est pas normal qu’un parent pompe le cœur de son enfant pour le garder vivant! Merde!  

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